Rodelinda à l’Opéra de Lyon, la maison des rêves et des possibles

“La vie est un labyrinthe de couloirs et d’escaliers et rien n’est plus tragique que d’y rencontrer des individus égarés” (Martin Luther King)

Rodelinda de Haendel, jusqu'au 1er janvier

Rodelinda (photo: Jean-Pierre Maurin/Opéra de Lyon)

Créée pour le Teatro Real de Madrid, cette production de  Rodelinda, dans une mise en scène de Claus Guth, aux allures de fable onirique au cœur d’une demeure intrigante et mystérieuse, a littéralement fait chavirer le public dimanche dernier à l’Opéra de Lyon. Cette œuvre n’est pourtant pas la plus connue d’Haendel. Tirée d’une tragédie de Corneille, Pertharite, elle prend assise dans les années 1724-1725, une période prolifique du compositeur dans le domaine de l’Opéra seria, puisque outre cette Rodelinda, il compose Giulio Cesare et Tamerlano. Rodelinda n’a toutefois jamais reçu une programmation digne de la richesse sa partition, de la beauté de ses nombreux airs et de la subtilité psychologique de l’argument.

Tout le talent de Claus Guth est ici d’avoir confiné le propos à un huis clos dans un manoir aux murs blancs, véritable prisme à travers lequel l’histoire est vue sous divers angles. Sur un plateau tournant, cette demeure à l’allure altière ne cesse de changer de perspectives. De l’intérieur à l’extérieur des murs, les six personnages évoluent dans un perpétuel mouvement. Chaque étage de la bâtisse est à la fois le théâtre de la réalité et l’écran des projections mentales des protagonistes. Ainsi, à son retour, Bertarido évolue dans la salle à manger où sont attablés Rodelinda, Grimoaldo, et Flavio formant ce qu’il imagine être un idéal familial mais qui n’est qu’une projection fantasmée de son propre imaginaire. Les personnages prennent la pause comme dans un tableau vivant, cristallisant dans l’esprit du pauvre Bertarido tourmenté, l’image d’un bonheur vécu en dehors de lui.

Il y a en germe dans cette bâtisse tous les rêves et les possibles qui deviendront in fine réalité (le retour de Bertarido, l’abdication de Grimoaldo, et la restitution du trône, la réunion d’une famille), mais il y aussi quelque chose d’inquiétant dans ce royaume en huis clos. La demeure enveloppée dans une nuit persistance a des allures hitchcockiennes, entre La Maison du Dr Edwards et Psychose, où la dimension psychologique tient une grande part comme en témoigne la présence récurrente du personnage du jeune Flavio, qui fait jaillir à travers ses dessins d’enfant, projetés d’ailleurs sur les murs de la maison, les angoisses que font naître en lui les conflits des adultes. Des ressentis posés sur papier qui donnent corps à des figures fantasmagoriques conduisant le spectateurs à la frontière ténue séparant le rêve du cauchemar.

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Rodelinda disjoncte dans une scène de folie d’anthologie (photo: Jean-Pierre Maurin) 

Dans cet espace confiné, c’est chaque personnage qui est scruté dans ses réactions, ses humeurs, ses éclats de rire ou ses accès de violence voire de folie comme cette scène de dïner où Roselinda, disjoncte littéralement à la fin du second acte acte et malmène victuailles et convives. Elle finit d’ailleurs par fourrer dans la bouche du malfaisant Garibaldo la pince d’un homard qu’elle a rageusement arrachée ! L’humour décalé n’est en effet pas absent de cette vision et c’est précisément le contraste entre le climat inquiétant de la bâtisse et la fantaisie de certaines situations qui fait toute la sève de ce spectacle. Ainsi la confrontation entre Rodelinda et Eduige au début du second acte, vire au duel où chacune défie l’autre à coup d’éventail dans une succulente drôlerie. De même, le quintet du lieto finale, « Dopo la notte oscura », prend des allures de numéro de comédie musicale, où les interprètes, tirant la morale de l’histoire, entraînent le public dans une joyeuse farandole de chant et de danse.

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Duel au sommet entre Rodelinda et Eduige (photo: Jean-Pierre Maurin/Opéra de Lyon)

Dans cet univers en perpétuel mouvement, Il n’est guère aisé pour les chanteurs de se mouvoir dans ce labyrinthe de pièces et d’escaliers dont est faite la mystérieuse demeure. Ils suivent pourtant avec naturel le rythme imprimé par la mise en scène et donnent une belle énergie à leur présence. Sur le plan vocal, la distribution se distingue par son homogénéité. Sabina Puértolas est une Rodelinda convaincante. Sa diction, son timbre clair, la maîtrise des nuances siéent à merveille au profil vocal du personnage. Même si l’on peut toutefois regretter un manque de puissance qui la met parfois en difficulté dans les duos. Mais en actrice consommée, elle habite pleinement son rôle et occupe la scène avec charisme. Elle est superbe tant dans la déploration que dans les courroux de son personnage, et notamment dans cette succulente scène de folie précitée que Guth a fait naitre, de manière inspirée,  de son « Ombre, piante, urne funeste », quand elle défie Grimoaldo de tuer son fils s’il veut l’épouser. Avery Amereau est une redoutable Eduige aux graves puissants et profonds qui lui donnent une belle présence et autorité dans ses affrontements avec la Rodelinda de Sabina Puertolas. Ces face-à-face, sont d’ailleurs des plus truculents, où la dame en noir (Eduige) et la dame en blanc (Rodelinda) se défient continuellement dans des postures chorégraphiées où les robes tournoient et les éventails claquent.

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Xavier Sabata

Coté distribution masculine, l’intérêt de cette représentation du 23 décembre était de pouvoir entendre le contre-ténor Xavier Sabata et les attentes n’ont pas été déçues. En pleine possession de ses moyens, le falsettiste espagnol offre un chant délicat et un timbre moelleux qui suscitent à l’écoute une belle émotion. La ligne de chant est élégante et  la diction irréprochable. Le chanteur met l’accent sur les couleurs, les nuances, privilégiant la subtilité à la puissance notamment dans l’air « Con rauco mormorio », et plus encore dans le duo « Io t’abbraccio », avec Sabina Puértolas qui constitue un point culminant de la soirée. On retrouve dans son Bertarido Lyonnais ce chant d’une grande finesse qui nous avait déjà captés à l’écoute de son dernier album L’Alessandro Amante qui vient de sortir.

Le ténor Krystian Adam a un chant séduisant, presque trop pour incarner un personnage aussi  tyrannique et imbu de sa personne. Son beau timbre, sa ligne de chant élégante donne à son Grimoaldo une noblesse inattendue qui est in fine en parfaite adéquation avec son geste final de restituer le trône à Bertarido après que ce dernier lui ait sauvé la vie. Le contre-ténor anglais Christopher Ainslie, reprend ici avec talent le rôle d’Unulfo qu’il avait chanté à Madrid, et Jean-Sébastien Bou nous livre une composition réussie dans le rôle du maléfique Garibaldo, figure borgne et inquiétante, toute de noir vêtue. Dans la vision de Claus Guth, Unulfo et Garibaldo sont les voix du bien et du mal qui distillent en alternance leur parole dans l’oreille de Grimoaldo, Ils représentent les deux faces opposées du conseiller, et à cet égard, le contraste entre les belles notes graves de Jean-Sébastien Bou et l’instrument léger et aérien de Christopher Ainslie est particulièrement réussi pour créer le chaos dans l’esprit de Grimoaldo qui ne sait plus à quelle voix se vouer.  

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Flavio et ses peurs (photo: Jean-Pierre Maurin/Opéra de Lyon)

Dans un univers où ce qui est suggéré est aussi important que ce qui est montré, l’acteur Fabián Augusto Gómez Bohórquez, dans le rôle de Flavio, sait traduire à merveille, avec un art consommé de la pantomime, la douleur muette d’un enfant, qui se bat contre ses figures fantasmagoriques jaillissant de ses dessins, illustrations emblématiques des déflagrations émotionnelles provoquée par le deuil, la peur, le désarroi devant les événements qui le dépassent. Témoin sans voix de l’action, il sait superbement se faire spectateur à la lisière de la scène  et acteur au cœur du drame. Sur le plan musical la direction de Stefano Montanari, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon,  d’une grande fluidité, sait se fondre dans les tempi les plus rapides sans perdre en clarté et lisibilité. Elle se  montre ainsi au parfait diapason de la dynamique insufflée par la mise en scène et l’énergie de l’interprétation.

Une fois de plus, Claus Guth démontre qu’il sait donner un autre visage à un opera sans en trahir ni l’esprit ni la lettre. De cette maison, réceptacle des émotions, il restitue pleinement à l’œuvre sa dimension humaine. Force est de constater qu’après L’Heure Espagnole, l’Opéra de Lyon nous offre, dans la même saison, avec Rodelinda, un autre spectacle d’exception.

Brigitte Maroillat

 

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