Tristan et Isolde à l’Opéra Bastille, voir au-delà du regard

“La vie est un rêve dont la mort nous réveille” (Alain)

tristan feu

Martina Serafin -Isolde et Andreas Schager – Tristan (Photo: Vincent Pontet/Opera de Paris)

Il est indéniablement plus confortable de prendre place à bord du paquebot de la Bastille le dimanche pour découvrir les productions en toute sérénité, loin de la mer ombrageuse et des houles furieuses des premières. Tel est le cas pour ce Tristan et Isolde mis en scène par Peter Sellars (et mis en perspective visuelle par Bill Viola). On a encore en mémoire la clameur réprobatrice ayant accompagné sa création en 2005, qui s’est d’ailleurs fait encore entendre en écho lors de la première représentation du 11 septembre dernier. Rien de mieux donc pour redécouvrir cette production que de se lover dans le confort d’un après-midi dominical avec un public curieux de comprendre sans a priori.

Il est vrai qu’au premier contact, le regard du spectateur vacille, s’affole. Il ne sait, en effet, plus où donner de l’œil entre d’une part, le plateau dépouillé de tout décor où les personnages évoluent dans d’austères costumes et d’autre part, ces images projetées en fond de scène, traduction philosophico-métaphysique des tourments des protagonistes, où le dénuement des corps est une mise à nue des âmes. Passé l’effet de surprise, le regard cesse de faire le grand écart et le tout s’agence progressivement dans une belle harmonie accentuée par la beauté intrinsèque de la partition de Wagner.

Les projections vidéo de Bill Viola, loin d’être des effets surabondants, apparaissent au fil de la représentation comme le révélateur, au sens photographique du terme, de l’essence des êtres, d’une humanité en proie à ses contradictions intérieures, écartelée entre désir d’amour et de mort. Ici, l’homme est mis à nu, au sens propre et au sens figuré, comme démuni face aux épreuves rituelles de la vie, symbolisées par l’eau, le feu et l’air, omniprésents dans les images qui nous sont tendues. Et l’effet est, in fine, saisissant. Les vidéos capturent l’œil qui voit mais également entend la musique des âmes, celle projetée sur l’écran, une musique intérieure qu’accompagne l’autre musique, celle de la partition qui porte les voix. La belle formule de Paul Claudel « l’oeil écoute » prend alors ici tout son sens. Le duo du second acte en est d’ailleurs une très belle illustration. L’osmose des voix, en l’occurrence celles d’Andreas Schager et Martina Serafin, projette sur l’écran sa traduction visuelle, une fusion des âmes qui, par un fondu enchaîné purement cinématographique,  se dissolvent dans le désir qu’ils ne peuvent assouvir. Ce qui est entendu prend corps dans le regard. 

TRISTAN ET ISOLDE -

Martina Serafin -Isolde et Andreas Schager – Tristan (Photo: Vincent Pontet/Opera de Paris)

Mais les effets de surprise ne sont pas circonscrits à ce qui se passe sur scène et sur l’écran. Peter Sellars utilise, en effet, tout l’espace disponible que lui offre la salle du paquebot de la Bastille. Ainsi, à la fin du premier acte, le public est saisi par les lumières qui se rallument et l’entrée inattendue des chœurs dans la salle annonçant l’arrivée du Roi Marke lequel surgit par l’une des portes latérales au parterre. En ces instants, le regard à la fois rivé sur la scène, l’écran, et la salle, les spectateurs ne savent plus s’ils sont observateurs ou acteurs du drame qui se joue. Les sens déboussolés, les repères bouleversés, le public doit renoncer à ses perceptions et ses certitudes sur l’oeuvre, le mythe, la destinée humaine, pour tout revoir sous d’autres perspectives.

Dans cet univers tridimensionnel où la voix est le médium qui nourrit ce que projettent les images, l’expressivité vocale tient une place centrale bien plus que la présence scénique. A cet égard, les chanteurs évoluant dans l’ombre du plateau font corps avec la nuit qui les enveloppe et c’est donc avant tout dans l’empreinte de leurs voix qu’ils existent à nos regards. Et quelle vision ils nous offrent ici !

Martina Serafin aime conférer à ses héroïnes tragiques une force, une énergie qui font d’elles, non des victimes d’une destinée funeste mais des actrices d’une vie pleinement assumée. On songe à sa Tosca souveraine, digne, qui regarde, avec bravoure, la mort au fond des yeux. On songe aussi à sa Madeleine qui va à l’échafaud, la posture altière, détachée des contingences de l’existence, un pied déjà dans l’ailleurs. Son Isolde est faite du même bois. Elle ne plie pas face aux événements, elle combat debout le destin. Mais sans doute manque-t-il à cette forte caractérisation une blessure intérieure, une fragilité, qui lui conférerait un supplément d’âme humaine et nous mettrait définitivement à genoux devant son Isolde. Car l’interprétation est belle et puissante. En dépit de quelques aigus un tantinet métalliques au cours du premier acte, la voix gagne progressivement en homogénéité et atteint sa pleine mesure dans le duo du second acte, déployant un tapis soyeux de couleurs ombrées en absolue synergie avec la voix d’Andreas Schager. Et il faut aussi entendre Martina Serafin seule, à l’ultime scène, dans ce liebestold, cette transfiguration de l’amour, qu’elle nous distille comme un soupir d’extase échappé des lèvres.

Andreas Schager, qui est incontestablement le meilleur interprète wagnérien du moment, est un authentique Heldentenor, qui allie puissance, souffle et art de la déclamation. Il remplit l’espace tant par sa gestuelle que par l’amplitude de sa voix. Il ébahit par son endurance physique, les 5 heures 20 de représentation ne semblant avoir aucune emprise sur lui. Il  insuffle au personnage de Tristan une énergie intérieure et un souffle presque spirituel par un chant d’une limpidité, d’une clarté confondantes.

pape

René Pape – Le Roi Marke (photo Vincent Pontet/Opera de Paris)

René Pape n’incarne pas le Roi Marke, il est le roi Marke. Sa voix de basse en épouse toutes les nuances et couleurs et impose ainsi d’emblée une noble autorité. Matthias Goerne, merveilleux interprète de lied, distille toute sa science du phrasé dans le rôle du fidèle écuyer Kurwenal dont la posture un peu rustre se trouve transfigurée par l’élégance du chant. Ekaterina Gubanova livre une belle interprétation de Brangaene, dans un timbre juvénile et avec un art consommé de la projection qui lui permet de chanter avec aisance de la galerie supérieure de la Bastille.

La partition de Tristan est d’un lyrisme bouleversant qui emprunte beaucoup aux rives italiennes et il faut alors trouver dans son interprétation le savant dosage entre puissance de feu et subtilité à fleur de peau. Et force est de constater que Philippe Jordan a brillé à la tête de l’orchestre. Dans une gestuelle ample, souple, le chef conduit les forces de la Bastille dans la subtilité d’un clair-obscur Debussien emmenant les cordes à un paroxysme émotionnelle rare. Son sens des nuances et sa science de l’articulation des leitmotiv, qui font l’essence de la musique wagnérienne, restitue toute l’amplitude du souffle originale de la partition tout en lui conférant un romantisme émouvant entre aube et crépuscule. L’écoute de l’orchestre donne alors le frisson et on reste longtemps habité après le spectacle par cette émotion.

Il faut parfois s’arrimer à des parenthèses sereines débarrassées de toutes exaltations inutiles pour toucher à l’essence même d’une production. Ici, on ressort  saisis par le bouleversement des perspectives qui transcendent le réel et nous amènent à porter un autre regard sur la destinée humaine. Le tout dans un somptueux écrin musical qui fait de ce Tristan un voyage initiatique qui mérite d’être accompli.

Brigitte Maroillat

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